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Les
premi�res �uvres de type r�aliste, trait�es au couteau � palette,
t�moignent d'une libert� de facture et d'une ma�trise chromatique
peu communes. Dans les tableaux de la p�riode dite "bourgeoise"
(1878-1884), le jeune peintre donne priorit� � la mise en
valeur des masses color�es par rapport � l'air o� elles baignent.
Il invente
ainsi en Belgique une nouvelle mani�re d'�crire la peinture,
destin�e � capter la fluidit� des choses, une mani�re qui
peut �tre qualifi�e d'impressionnisme autochtone (Ensor eut
tendance � m�priser l'impressionnisme fran�ais et surtout
le n�o-impressionnisme), un impressionnisme qui na�t dans
la lumi�re tamis�e des int�rieurs, cependant porteur de couleurs
franches et de touches lestes.
Sa po�tique
de la lumi�re le conduit � traiter la mati�re picturale de
mani�re transparente et d�li�e; l'artiste ressuscite ainsi
le beau m�tier de Rubens superposant ici les glacis qui conf�rent
aux zones d'ombre leur densit�, accrochant l� les �clats lumineux
par de savoureux emp�tements (au Mus�e royal des Beaux-Arts
d'Anvers : La conversation, Apr�s-midi � Ostende, Dames
� l'�ventail, Le salon bourgeois, La mangeuse d'hu�tres;
aux Mus�es royaux de Bruxelles : La dame en bleu, La dame
sombre, La musique russe).
D�s 1883,
� c�t� des natures mortes (La raie), des paysages et
des marines, appara�t un nouveau th�me qui affranchit l'imagination
et l'humour de l'artiste : le masque (Les masques scandalis�s).
Au moment
d'entrer aux XX, le jeune Ensor, tenu pour fantasque,
d�contenance par ses volte-face stylistiques, fait croire
� la vulgarit� par des d�formations caricaturales, prend d�sormais
pr�texte de son art pour se moquer ouvertement des bassesses
de ses contemporains. Diableries � la Bosch (Le foudroiement
des anges rebelles), visions de r�ve � la Watteau (Le
jardin d'amour, Carnaval sur la plage), sujets tour �
tour symboliques et satiriques, le peintre transcende tous
les sujets par l'originalit� de son jeune g�nie et une facture
toute personnelle : couleurs aux tonalit�s iris�es et de plus
en plus vives, employ�es � leur maximum d'intensit�, souvent
m�lang�es � des blancs audacieux, sch�matisme expressif des
formes, tout cela pr�figure directement l'expressionnisme
nordique et le fauvisme.
De telles
audaces culminent dans son chef-d'�uvre L'entr�e du Christ
� Bruxelles (1888), vaste composition panoramique o� le
peintre s'identifie au Christ acclam� et bient�t lynch� par
une foule d�lirante et grotesque, affubl�e de masques; � ce
moment-là, Ensor est certainement le peintre le plus
avant-gardiste de son temps, alors que Van Gogh et Gauguin
s'appr�tent seulement � inventer le style qui fit leur gloire.
Certaines
�uvres pr�figurent directement la peinture gestuelle et informelle
du XXe si�cle (Le Christ apaisant la temp�te). A la
fois tragique et bouffon, l'�uvre d'Ensor maltraite la biens�ance
de son temps � l'aide de traits f�roces et de situations symboliques
li�es au masque (Les masques singuliers), au squelette
(Squelettes voulant se chauffer) et � divers sujet
religieux (Adam et �ve chass�s du paradis terrestre
ainsi que de nombreux dessins et gravures).
Dans
sa correspondance et ses �crits pamphl�taires, Ensor t�moigne
�galement d'une invention extraordinaire; ses "�jaculations
verbales" sont pleines de n�ologismes truculents et drôlatiques.
Cr�ateur
inclassable, grand pr�curseur de l'art du XXe si�cle comme
Munch, Van Gogh ou Gauguin, il fait partie comme eux de cette
cohorte d'artistes inquiets et n�vros�s qui suscit�rent une
radicalisation des positions psychologiques et esth�tiques
de l'art moderne.
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